Christophe Le Baquer, 46 ans, artiste plasticien, Pleumeur-Bodou
Le cœur au ventre
Je n’ai
jamais milité pour aucune cause, jamais fait partie d’aucun parti politique,
syndicat, groupe… j’y ai toujours vu quelque chose de dangereux qui broie la
liberté et le libre arbitre. Et me voilà membre d’un comité local de Bonnets
Rouges. Que s’est-il passé ? Que se passe-t-il ?
J’ai vu des
gens envahir les rues en arborant des signes de reconnaissance. J’ai vu,
entendu, ressenti la colère de ces personnes qui explosait comme un volcan trop
longtemps silencieux. Ce volcan, il gronde en moi. Ce drapeau gwenn ha du que
je n’ai jamais beaucoup aimé, c’est le mien. Ces gens, c’est mon peuple et leur
bonnet rouge, ma colère.
Je suis un
artiste dont la langue d’expression poétique est le français. J’aime cette
langue qui est la mienne. Mais à moi, d’autres choses ont été arrachées et en
moi, tant de choses n’ont pas été digérées… Mon histoire, la nôtre, remonte à
il y a bien longtemps. C’est l’histoire d’un peuple intimement lié à la nature,
qui a fait figure d’indigène pendant des décennies aux yeux d’un pays
conquérant. L’histoire d’un peuple qu’une république « éclairée » va
civiliser par des moyens efficaces. Pendant toute la 1ère partie du
20ème siècle, il ne s’est pas simplement agit d’enseigner le
Français, que tout le monde voulait bien apprendre, mais d’effacer
définitivement le breton et avec lui sa culture, son passé. Mon grand-père a
d’abord porté le sabot infâmant autour du cou quand par mégarde, dans la cour
de récréation, un mot de sa langue maternelle sortait dans la joyeuse
excitation du jeu. Il s’est ensuite engagé volontaire en 1916, alors qu’il
n’était pas majeur, pour défendre les valeurs de liberté, d’égalité et de
fraternité dans lesquelles il croyait. Il fit Verdun et revint avec une
batterie de médailles quand son frère, moins chanceux, fut coupé en deux par
une rafale de mitrailleuse en montant à l’assaut. Beaucoup d’autres de mes
grands oncles et de nos ancêtres ont connu ce sort tragique. La république y
régla une grande partie de son problème de langue bien trop étrangère. En 40,
les garages sont réquisitionnés par les forces d’occupation et mon grand-père
ferme son établissement pour ne pas collaborer. Il emploie son petit camion au
transport de marchandises et la nuit, exfiltre des pilotes anglais et
américains vers les côtes paimpolaises. Mes autres grands-parents, paysans,
hébergeront pendant un temps un jeune homme juif de Paris. Tonton Émile, Tonton
François, comme beaucoup d’autres, se sont engagés dans ces combats pour la
liberté, pour des valeurs portées bien haut par cette république qui parlait si
bien.
Qu’est-ce qu’il me reste de tout cela ? De cette culture qu’il
fallait rayer parce qu’arriérée, non conforme, de tous ces savoirs perdus ou
qui ne tiennent plus qu’à un fil ? De cette humiliation, de cette
violence, mais aussi de cette capacité à s’engager pour des valeurs
nobles ? Du courage et de la fierté. L’envie de me battre pour la liberté
comme nos anciens l’ont fait avant. Malgré tous les coups et les souffrances,
ils nous ont transmis un héritage précieux. Un héritage breton auquel il nous
appartient d’être à la hauteur aujourd’hui.
Mémé est
morte depuis longtemps maintenant, pourtant j’entends encore ses mots couler
comme de l’eau douce sur des galets polis. Je n’y comprenais rien mais
j’adorais cette musique qui me semblait avoir été chantée depuis la nuit des
temps. Cette langue maternelle, celle de mes origines, celle du lien à sa mère,
elle m’a été confisquée par un État qui refuse, aujourd’hui encore et malgré
les injonctions de l’Europe, de signer la charte des langues minoritaires.
Pourquoi ? Quel est son problème ? Liberté, égalité,
fraternité ? Pourquoi n’ai-je découvert qu’à l’âge de 20 ans que l’histoire
de mon pays, apprise à l’école, n’était pas l’histoire de mon peuple et de sa
nation ? Pourquoi cette république a demandé à son système scolaire de me
le cacher ? Quel est son problème ? Ma fille, je ne l’ai pas inscrite
chez Diwan, il y a 20 ans, parce que pour le descendant de Breton dévalorisé
que j’étais, c’était impensable. Je l’ai pourtant appelée Morgane. Le volcan
était là. Il s’est transmis de génération en génération et il ne s’éteindra
pas. Je le sens dans mon ventre depuis toujours, je le sais mieux depuis des
années et de voir Quimper envahi de bonnets rouges, il s’est mis à gronder.
Chers sœurs et frères, ne vous indignez pas de la violence d’un portique qui
tombe, c’est le frontispice d’une république mensongère qui est abattu.
À la télé
vous entendez que c’est mal, que ça coûte de l’argent et qu’il faut s’en
repentir…
Je vais vous
dire ce qui m’indigne : des personnes travaillent 10 ans, 20 ans dans une
entreprise pour un tout petit salaire qui permet à certains de s’endetter pour
acheter une maison ou un appartement. Du jour au lendemain, ces personnes sont
licenciées, éjectées pour différentes raisons : l’entreprise va bien mais
le PDG a promis plus de bénéfices aux actionnaires. Ou bien, l’entreprise
n’arrive plus à faire face à la concurrence pour diverses raisons : on
ajoute des normes et des normes qui finissent par rendre le service ou le
produit final bien plus cher que chez nos voisins, ou l’entreprise concurrente
a fini par employer des ouvriers européens 20 à 30 % moins cher que les Bretons…
La violence, c’est que ce système broyeur d’humains est mis en place et
entretenu par la République ! Vous voulez parler de violence ? Allez
demander à cette famille du Centre-Bretagne, qui se retrouve au chômage et
n’arrive plus à payer ses remboursements de prêts. Vendre la maison ?
Impossible, la zone est sinistrée, il y en a par centaines toutes moins chères
les unes que les autres. Personne n’en veut, il n’y a plus de travail, qui
viendrait vivre ici ? C’est la double peine, il faut payer alors qu’on n’en
a plus les moyens, se faire saisir, dégringoler, ne plus rien avoir pour se
relancer, ailleurs, alors que de toute façon, on n’a même plus les moyens
d’habiter ici, chez les pauvres.
Et oui, 20
secondes de vidéo d’un portique qui brûle c’est impressionnant ! Quelles
secondes mettre en face, dans la balance ? 20 secondes de milliers de
visages défaits par la déchéance de vies qu’un système sans état d’âme passe à
la moulinette tous les jours ? Faut-il filmer les suicides ? La
France, qui est un des pays d’Europe où l’on se suicide le plus, avait en 2010
un taux moyen de décès par suicide de 16,5 pour 100 000 habitants. Quelle
région battait tous les records ? La Bretagne, bien sûr, avec un taux de
28,1 de personnes qui ne s’étaient pas ratées. Le chiffre des tentatives est
bien plus élevé ! Quelques bons républicains nous dirons qu’il reste
encore trop de tares malgré l’excellent travail accompli au fil des ans…
N’importe quel historien, ethnologue ou psychologue vous expliquera que c’est
la conséquence évidente de la violence faite à un peuple à qui on a cherché à
effacer le passé, couper les racines par des violences physiques et morales.
Par l’humiliation (petit exemple : «
Les principaux traits de la race bretonne sont la malpropreté, la superstition et
l'ivrognerie » Henri Busson – manuels de géographie des lycées en 1929). Pensez-y quand on cherche à manipuler votre
opinion. Consciemment ou pas, tous nos enfants portent cet héritage. Ne croyez
pas qu’on puisse faire comme si ça n’avait jamais existé. C’est du passé, oui,
mais il éclaire ce qui se produit quand l’État continue de nous traiter comme
des irresponsables, des moins que rien. Nous ne sommes pas un sous-peuple qui
aurait besoin d’une élite parisienne éclairée pour se faire administrer. La République
entretient un système qui nous tue et il faudrait qu’on s’indigne d’un matériel
abîmé ? Je suis contre la violence et je m’y oppose tous les jours, mais
je trouve tellement injuste que dans le cas des Bonnets Rouges, on fasse de l’État
une victime qui n’aurait aucune responsabilité. Une minorité ethnique se
rebellerait pour avoir plus de liberté et de démocratie chez Poutine ou chez
Obama, vous pouvez être certain que l’opinion française toute entière
s’indignerait du refus d’écoute de ces dirigeants là.
La France
est un des derniers grands États aussi centralisé. Tout le monde y perd son
pouvoir démocratique. Le pouvoir n’est plus au peuple, il est à une oligarchie
financière et politique qui nous joue la comédie de la démocratie. Quand
avez-vous voté la dernière fois pour un parti qui a conduit une politique qui
vous a satisfait ? Dans laquelle vous vous êtes reconnu ? On vous
dira que c’est bien pire ailleurs et qu’il faut se satisfaire de ce que l’on a,
comme si nous étions de vieilles personnes contraintes d’accepter
d’inéluctables rhumatismes. Mais c’est faux, nous sommes jeunes et plein de
vitalité, de créativité et l’avenir nous appartient si nous décidons de le
prendre en main. Ne demandons pas trop poliment à ceux que le système a mis en place,
de nous aider à le défaire. Exigeons-le au nom de la liberté et du droit des
peuples à décider d’eux-mêmes. Engageons-nous pour nos enfants ! Cessons
d’être victimes, exigeons une réelle décentralisation comme en Allemagne, en
Espagne, en Belgique, ou comme l’Écosse… Nous sommes responsables de nos vies,
construisons un monde meilleur. Rouvrons nos livres d’histoire, tout est dit
sur ce qui se passe en ce moment et va advenir. L’équilibre ne tient jamais.
L’ultralibéralisme continuera d’asservir et de vampiriser les peuples jusqu’à
ce qu’ils se révoltent. Je crois en la vie et dans son élan perpétuel. Il est
encore temps de réagir sans violence et la Bretagne pourrait bien être la
graine d’un renouveau bien plus vaste. Il faudra bien que ça commence quelque
part… pourquoi pas au bout du monde ?
Au sein des
comités locaux de Bonnets rouges, tout le monde s’exprime et les collectifs
élaborent des solutions nouvelles, adaptées aux enjeux contemporains et aux
problèmes qui sont les nôtres. Il n’y a pas de bons et de mauvais, juste des
femmes et des hommes de bonne volonté. Nous sommes peut-être en train d’ouvrir
une voie nouvelle, réellement démocratique. Rejoignez-nous dans l’aventure.
Nous sommes
le peuple, par nature divers et de toutes origines sociales, nous refusons
d’être divisé en partis politiques, syndicats ou autres.
Comme tout
peuple, ce qui nous réunit, nous constitue, est notre sentiment d’appartenance
à une culture et à des valeurs que nous partageons, quelles que soient nos
origines ethniques et hors de tout clivage dogmatique.
Nous sommes
Le Peuple Breton, qui comme une grande majorité des Français, ne se reconnaît
pas dans la représentation politique actuelle, qu’elle soit de droite ou de
gauche.
C’est
pourquoi nous nous engageons aujourd’hui dans un mouvement de réforme dont le
but est de mettre en place un système réellement démocratique qui nous permette
de vivre dans le respect de nos valeurs.
Nous
défendons l’idée d’une société humaniste et donc non asservie aux diktats de la
finance.
Une société
d’entraide et de solidarité créatrice d’une forte cohésion sociale ainsi que de
forts liens intergénérationnels.
Une société
qui, s’appuyant sur ses traditions, développe l’innovation nécessaire à une vie
harmonieuse et respectueuse de l’environnement.
Une société
responsable qui a conscience de construire le monde qu’elle va transmettre aux
générations futures.
Une société
de la droiture et du respect de la parole donnée.
Une société
ouverte qui accepte les différences, permet l’indépendance d’esprit et
encourage la créativité à tous les niveaux.
Une société
bienveillante dans laquelle chacun peut trouver sa place.
Une société
où le peuple décide de son présent et de son avenir.
Une société
égalitaire sans extrémisme.
C’est
pourquoi nous demandons une réforme des institutions qui permette à tous les Français
de voter pour des représentants légitimes dans un cadre conçu dans la réelle
intention de respecter la liberté, l’égalité et la fraternité.
Voilà mon
témoignage personnel… un cri du cœur. C’est sa seule valeur, une valeur humaine.
En voici un autre, bien plus érudit mais tout aussi incarné. Il est de Jean-Pierre
Le Mat, un de ces infatigables éveilleurs de consciences, qui a le recul de
l’historien et la connaissance de celui qui pratique l’économie au quotidien.
Il vous éclairera de façon tangible et précise sur le mouvement Bonnets Rouges
et son contexte, afin que cesse la désinformation et les analyses hasardeuses
ou partisanes. N’y cherchez pas de pensées ou d’avis prémâchés, faciles à digérer,
pas plus que l’habituelle dichotomie manichéenne des « gens biens ».
L’élan est fait d’une honnêteté simple et d’un sens critique puissant. Entrez
au cœur de l’Histoire et voyez comme elle est en train de se faire.
Christophe
Le Baquer
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