Carnet d'un Bonnet Rouge - saison 1 (version abrégée)
de Jean-Pierre Le Mat
précédé de "Le cœur au ventre"
de Christophe Le Baquer
Le cœur au ventre
Je n’ai
jamais milité pour aucune cause, jamais fait partie d’aucun parti politique,
syndicat, groupe… j’y ai toujours vu quelque chose de dangereux qui broie la
liberté et le libre arbitre. Et me voilà membre d’un comité local de Bonnets
Rouges. Que s’est-il passé ? Que se passe-t-il ?
J’ai vu des
gens envahir les rues en arborant des signes de reconnaissance. J’ai vu,
entendu, ressenti la colère de ces personnes qui explosait comme un volcan trop
longtemps silencieux. Ce volcan, il gronde en moi. Ce drapeau gwenn ha du que
je n’ai jamais beaucoup aimé, c’est le mien. Ces gens, c’est mon peuple et leur
bonnet rouge, ma colère.
Je suis un
artiste dont la langue d’expression poétique est le français. J’aime cette
langue qui est la mienne. Mais à moi, d’autres choses ont été arrachées et en
moi, tant de choses n’ont pas été digérées… Mon histoire, la nôtre, remonte à
il y a bien longtemps. C’est l’histoire d’un peuple intimement lié à la nature,
qui a fait figure d’indigène pendant des décennies aux yeux d’un pays
conquérant. L’histoire d’un peuple qu’une république « éclairée » va
civiliser par des moyens efficaces. Pendant toute la 1ère partie du
20ème siècle, il ne s’est pas simplement agit d’enseigner le
Français, que tout le monde voulait bien apprendre, mais d’effacer
définitivement le breton et avec lui sa culture, son passé. Mon grand-père a
d’abord porté le sabot infâmant autour du cou quand par mégarde, dans la cour
de récréation, un mot de sa langue maternelle sortait dans la joyeuse
excitation du jeu. Il s’est ensuite engagé volontaire en 1916, alors qu’il
n’était pas majeur, pour défendre les valeurs de liberté, d’égalité et de
fraternité dans lesquelles il croyait. Il fit Verdun et revint avec une
batterie de médailles quand son frère, moins chanceux, fut coupé en deux par
une rafale de mitrailleuse en montant à l’assaut. Beaucoup d’autres de mes
grands oncles et de nos ancêtres ont connu ce sort tragique. La république y
régla une grande partie de son problème de langue bien trop étrangère. En 40,
les garages sont réquisitionnés par les forces d’occupation et mon grand-père
ferme son établissement pour ne pas collaborer. Il emploie son petit camion au
transport de marchandises et la nuit, exfiltre des pilotes anglais et
américains vers les côtes paimpolaises. Mes autres grands-parents, paysans,
hébergeront pendant un temps un jeune homme juif de Paris. Tonton Émile, Tonton
François, comme beaucoup d’autres, se sont engagés dans ces combats pour la
liberté, pour des valeurs portées bien haut par cette république qui parlait si
bien.
Qu’est-ce qu’il me reste de tout cela ? De cette culture qu’il
fallait rayer parce qu’arriérée, non conforme, de tous ces savoirs perdus ou
qui ne tiennent plus qu’à un fil ? De cette humiliation, de cette
violence, mais aussi de cette capacité à s’engager pour des valeurs
nobles ? Du courage et de la fierté. L’envie de me battre pour la liberté
comme nos anciens l’ont fait avant. Malgré tous les coups et les souffrances,
ils nous ont transmis un héritage précieux. Un héritage breton auquel il nous
appartient d’être à la hauteur aujourd’hui.
Mémé est
morte depuis longtemps maintenant, pourtant j’entends encore ses mots couler
comme de l’eau douce sur des galets polis. Je n’y comprenais rien mais
j’adorais cette musique qui me semblait avoir été chantée depuis la nuit des
temps. Cette langue maternelle, celle de mes origines, celle du lien à sa mère,
elle m’a été confisquée par un État qui refuse, aujourd’hui encore et malgré
les injonctions de l’Europe, de signer la charte des langues minoritaires.
Pourquoi ? Quel est son problème ? Liberté, égalité,
fraternité ? Pourquoi n’ai-je découvert qu’à l’âge de 20 ans que l’histoire
de mon pays, apprise à l’école, n’était pas l’histoire de mon peuple et de sa
nation ? Pourquoi cette république a demandé à son système scolaire de me
le cacher ? Quel est son problème ? Ma fille, je ne l’ai pas inscrite
chez Diwan, il y a 20 ans, parce que pour le descendant de Breton dévalorisé
que j’étais, c’était impensable. Je l’ai pourtant appelée Morgane. Le volcan
était là. Il s’est transmis de génération en génération et il ne s’éteindra
pas. Je le sens dans mon ventre depuis toujours, je le sais mieux depuis des
années et de voir Quimper envahi de bonnets rouges, il s’est mis à gronder.
Chers sœurs et frères, ne vous indignez pas de la violence d’un portique qui
tombe, c’est le frontispice d’une république mensongère qui est abattu.
À la télé
vous entendez que c’est mal, que ça coûte de l’argent et qu’il faut s’en
repentir…
Je vais vous
dire ce qui m’indigne : des personnes travaillent 10 ans, 20 ans dans une
entreprise pour un tout petit salaire qui permet à certains de s’endetter pour
acheter une maison ou un appartement. Du jour au lendemain, ces personnes sont
licenciées, éjectées pour différentes raisons : l’entreprise va bien mais
le PDG a promis plus de bénéfices aux actionnaires. Ou bien, l’entreprise
n’arrive plus à faire face à la concurrence pour diverses raisons : on
ajoute des normes et des normes qui finissent par rendre le service ou le
produit final bien plus cher que chez nos voisins, ou l’entreprise concurrente
a fini par employer des ouvriers européens 20 à 30 % moins cher que les Bretons…
La violence, c’est que ce système broyeur d’humains est mis en place et
entretenu par la République ! Vous voulez parler de violence ? Allez
demander à cette famille du Centre-Bretagne, qui se retrouve au chômage et
n’arrive plus à payer ses remboursements de prêts. Vendre la maison ?
Impossible, la zone est sinistrée, il y en a par centaines toutes moins chères
les unes que les autres. Personne n’en veut, il n’y a plus de travail, qui
viendrait vivre ici ? C’est la double peine, il faut payer alors qu’on n’en
a plus les moyens, se faire saisir, dégringoler, ne plus rien avoir pour se
relancer, ailleurs, alors que de toute façon, on n’a même plus les moyens
d’habiter ici, chez les pauvres.
Et oui, 20
secondes de vidéo d’un portique qui brûle c’est impressionnant ! Quelles
secondes mettre en face, dans la balance ? 20 secondes de milliers de
visages défaits par la déchéance de vies qu’un système sans état d’âme passe à
la moulinette tous les jours ? Faut-il filmer les suicides ? La
France, qui est un des pays d’Europe où l’on se suicide le plus, avait en 2010
un taux moyen de décès par suicide de 16,5 pour 100 000 habitants. Quelle
région battait tous les records ? La Bretagne, bien sûr, avec un taux de
28,1 de personnes qui ne s’étaient pas ratées. Le chiffre des tentatives est
bien plus élevé ! Quelques bons républicains nous dirons qu’il reste
encore trop de tares malgré l’excellent travail accompli au fil des ans…
N’importe quel historien, ethnologue ou psychologue vous expliquera que c’est
la conséquence évidente de la violence faite à un peuple à qui on a cherché à
effacer le passé, couper les racines par des violences physiques et morales.
Par l’humiliation (petit exemple : «
Les principaux traits de la race bretonne sont la malpropreté, la superstition et
l'ivrognerie » Henri Busson – manuels de géographie des lycées en 1929). Pensez-y quand on cherche à manipuler votre
opinion. Consciemment ou pas, tous nos enfants portent cet héritage. Ne croyez
pas qu’on puisse faire comme si ça n’avait jamais existé. C’est du passé, oui,
mais il éclaire ce qui se produit quand l’État continue de nous traiter comme
des irresponsables, des moins que rien. Nous ne sommes pas un sous-peuple qui
aurait besoin d’une élite parisienne éclairée pour se faire administrer. La République
entretient un système qui nous tue et il faudrait qu’on s’indigne d’un matériel
abîmé ? Je suis contre la violence et je m’y oppose tous les jours, mais
je trouve tellement injuste que dans le cas des Bonnets Rouges, on fasse de l’État
une victime qui n’aurait aucune responsabilité. Une minorité ethnique se
rebellerait pour avoir plus de liberté et de démocratie chez Poutine ou chez
Obama, vous pouvez être certain que l’opinion française toute entière
s’indignerait du refus d’écoute de ces dirigeants là.
La France
est un des derniers grands États aussi centralisé. Tout le monde y perd son
pouvoir démocratique. Le pouvoir n’est plus au peuple, il est à une oligarchie
financière et politique qui nous joue la comédie de la démocratie. Quand
avez-vous voté la dernière fois pour un parti qui a conduit une politique qui
vous a satisfait ? Dans laquelle vous vous êtes reconnu ? On vous
dira que c’est bien pire ailleurs et qu’il faut se satisfaire de ce que l’on a,
comme si nous étions de vieilles personnes contraintes d’accepter
d’inéluctables rhumatismes. Mais c’est faux, nous sommes jeunes et plein de
vitalité, de créativité et l’avenir nous appartient si nous décidons de le
prendre en main. Ne demandons pas trop poliment à ceux que le système a mis en place,
de nous aider à le défaire. Exigeons-le au nom de la liberté et du droit des
peuples à décider d’eux-mêmes. Engageons-nous pour nos enfants ! Cessons
d’être victimes, exigeons une réelle décentralisation comme en Allemagne, en
Espagne, en Belgique, ou comme l’Écosse… Nous sommes responsables de nos vies,
construisons un monde meilleur. Rouvrons nos livres d’histoire, tout est dit
sur ce qui se passe en ce moment et va advenir. L’équilibre ne tient jamais.
L’ultralibéralisme continuera d’asservir et de vampiriser les peuples jusqu’à
ce qu’ils se révoltent. Je crois en la vie et dans son élan perpétuel. Il est
encore temps de réagir sans violence et la Bretagne pourrait bien être la
graine d’un renouveau bien plus vaste. Il faudra bien que ça commence quelque
part… pourquoi pas au bout du monde ?
Au sein des
comités locaux de Bonnets rouges, tout le monde s’exprime et les collectifs
élaborent des solutions nouvelles, adaptées aux enjeux contemporains et aux
problèmes qui sont les nôtres. Il n’y a pas de bons et de mauvais, juste des
femmes et des hommes de bonne volonté. Nous sommes peut-être en train d’ouvrir
une voie nouvelle, réellement démocratique. Rejoignez-nous dans l’aventure.
Nous sommes
le peuple, par nature divers et de toutes origines sociales, nous refusons
d’être divisé en partis politiques, syndicats ou autres.
Comme tout
peuple, ce qui nous réunit, nous constitue, est notre sentiment d’appartenance
à une culture et à des valeurs que nous partageons, quelles que soient nos
origines ethniques et hors de tout clivage dogmatique.
Nous sommes
Le Peuple Breton, qui comme une grande majorité des Français, ne se reconnaît
pas dans la représentation politique actuelle, qu’elle soit de droite ou de
gauche.
C’est
pourquoi nous nous engageons aujourd’hui dans un mouvement de réforme dont le
but est de mettre en place un système réellement démocratique qui nous permette
de vivre dans le respect de nos valeurs.
Nous
défendons l’idée d’une société humaniste et donc non asservie aux diktats de la
finance.
Une société
d’entraide et de solidarité créatrice d’une forte cohésion sociale ainsi que de
forts liens intergénérationnels.
Une société
qui, s’appuyant sur ses traditions, développe l’innovation nécessaire à une vie
harmonieuse et respectueuse de l’environnement.
Une société
responsable qui a conscience de construire le monde qu’elle va transmettre aux
générations futures.
Une société
de la droiture et du respect de la parole donnée.
Une société
ouverte qui accepte les différences, permet l’indépendance d’esprit et
encourage la créativité à tous les niveaux.
Une société
bienveillante dans laquelle chacun peut trouver sa place.
Une société
où le peuple décide de son présent et de son avenir.
Une société
égalitaire sans extrémisme.
C’est
pourquoi nous demandons une réforme des institutions qui permette à tous les Français
de voter pour des représentants légitimes dans un cadre conçu dans la réelle
intention de respecter la liberté, l’égalité et la fraternité.
Voilà mon
témoignage personnel… un cri du cœur. C’est sa seule valeur, une valeur humaine.
En voici un autre, bien plus érudit mais tout aussi incarné. Il est de Jean-Pierre
Le Mat, un de ces infatigables éveilleurs de consciences, qui a le recul de
l’historien et la connaissance de celui qui pratique l’économie au quotidien.
Il vous éclairera de façon tangible et précise sur le mouvement Bonnets Rouges
et son contexte, afin que cesse la désinformation et les analyses hasardeuses
ou partisanes. N’y cherchez pas de pensées ou d’avis prémâchés, faciles à digérer,
pas plus que l’habituelle dichotomie manichéenne des « gens biens ».
L’élan est fait d’une honnêteté simple et d’un sens critique puissant. Entrez
au cœur de l’Histoire et voyez comme elle est en train de se faire.
Christophe
Le Baquer
Carnet d'un Bonnet Rouge
Sommaire
Les différents chapitres peuvent se lire dans l’ordre que vous
voudrez.
L’ouvrage ci-après n’engage pas le collectif des Bonnets Rouges.
Personne ici n’est propriétaire des idées exprimées. Le lecteur, au même titre
que l’auteur, peut se les approprier et s’en réclamer.
4 février 2009 :
rassemblement d'un millier de manifestants au péage de la Gravelle (35), après
le vote de la taxe Boorlo, appelée
aussi « éco-redevance poids lourds ». Christian Troadec y était intervenu.
Depuis 2009, une colère sourde contre l'écotaxe parcourt la Bretagne.
ü 22 février 2013 : Mise en
redressement judiciaire du groupe Gad. L'abattoir de porcs de Lampaul-Guimiliau
est condamné.
ü 18 juin 2013 : Appel de
Pontivy, lancé par le Comité de Convergence des Intérêts Bretons (CCIB).
ü 2 août 2013 : Coalition
des paysans, des transporteurs et des ouvriers de l'abattoir Gad à Lampaul
Guimiliau sous le portique écotaxe de Guiclan, entre Landivisiau et Morlaix. Le
portique est abattu.
ü 28 août 2013 : Entre 200
et 300 personnes se réunissent à Saint Gonnery (56). Paysans, transporteurs,
ouvriers, acteurs du monde économique s'y retrouvent pour constater la
situation et envisager l'avenir économique de la Bretagne.
ü 8 octobre 2013 : le
portique écotaxe de Melgven, entre Quimper et Quimperlé, est mystérieusement
saboté. Il est démonté sur ordre du préfet.
ü 11 octobre 2013 : le
tribunal de Commerce de Rennes valide la fermeture des sites Gad de
Lampaul-Guimiliau, Saint Martin des Champs et Saint Nazaire
ü 26 octobre 2013 : Apparition de bonnets rouges sur la tête des
manifestants devant le portique écotaxe de Pont-de-Buis. La réaction des forces de l'ordre est très violente et fait
plusieurs blessés. Un manifestant, Mikael Cueff, a la main arrachée par une
grenade. Le portique sera démonté quelques jours après sur ordre du préfet.
ü 2 novembre 2013 : Premier
rassemblement de masse des Bonnets Rouges à Quimper. Plus de 30 000 personnes
environ répondent à l'appel. Le même jour, le portique écotaxe de Saint
Allouestre, entre Locminé et Josselin, est rendu inutilisable. Le lendemain, le
portique écotaxe de Lanrodec, entre Guingamp et Saint Brieuc, est incendié.
ü 4 novembre 2013 : Les
ouvriers de l'abattoir de volailles Tilly-Sabco, de Guerlesquin, pénètrent en
force dans la sous-préfecture de Morlaix.
ü 5 novembre 2013 : les
ouvriers de l'usine Marine Harvest, numéro un mondial du saumon, bloque l'usine
de Poullaouen. Le groupe norvégien avait annoncé en juin son intention de
fermer le site.
ü 30 novembre 2013 : Second
rassemblement de masse des Bonnets Rouges à Carhaix. Plus de 40 000 personnes
répondent à l'appel. Les cahiers de doléances sont lancés à cette occasion.
ü 28 décembre 2013 : le
portique écotaxe de Pontorson est rendu inutilisable.
La charte des Bonnets Rouges
Voici, en
12 points, les éléments nécessaires pour comprendre l'écotaxe et ses conséquences.
1
- L'écotaxe est annoncée pour favoriser le ferroutage et le transport fluvial
(mais pas le transport maritime). Aucune infrastructure rail-route n'a été mise
en place par les services publics en Bretagne. La seule compagnie ferroviaire à
avoir mis en place le ferroutage en Bretagne est Combiwest, par sa plateforme
de Morlaix. L'installation de Combiwest a été combattue par la SNCF, afin de
conserver son monopole et non pas d'apporter un meilleur service au public. Les
procédés employés par la SNCF n'ont guère été loyaux : décrochage de wagons en
gare de Rennes ; achat de sillons de blocage, procès à RFF.
2
- La gestion du télépéage a été confiée à Ecomouv, une entreprise détenue à 70%
par une entreprise italienne, Autostrade per l'italia. Sur 1,2 milliards d'euros qui devraient être prélevés, 780
millions (65%) reviendra à l'Etat. Ecomouv conservera 230 millions (hors TVA)
pour la maintenance de ses infrastructures. La part de l'Etat sera affectée à
un établissement public, l'Agence de Financement des Infrastructures de
Transport de France. L'agence est présidée par Philippe Duron, député-maire de
Caen, qui vient de proposer par ailleurs au gouvernement (rapport Duron) le
report entre 2030 et 2050 de la prolongation de la ligne à grande vitesse vers
Brest et Quimper. Contrairement au Grand Paris, l'infrastructure des
voies de communication en Bretagne ne fait pas partie des priorités françaises.
3
- L'écotaxe prélevée sur les voies secondaires (160 millions d'euros prévus par
an) devrait revenir aux collectivités chargées de les entretenir. Dans ce
cas-là, la finalité affichée par l'écotaxe n'a rien d'écologique : c'est un
télépéage pur et simple. En leur donnant de l'argent prélevé sur leurs propres
concitoyens, ce qui ne lui coûte pas cher, l'Etat achète la complicité des
collectivités territoriales au détriment de leurs administrés.
4
- Les collectivités territoriales n'ont aucun moyen de mettre en place, sur le
territoire où l'écotaxe est prélevée, une alternative au transport routier. Tout
se décide au niveau central. Contrairement au transport fluvial, qui concerne
le Grand Paris, le transport maritime, qui concerne la Bretagne, n'est pas
considéré comme une alternative.
5
- En plus du péage, les coûts supplémentaires liés à l'écotaxe se cumulent :
paiement d'une caution pour le prêt d'un boitier, installation de boitiers dans
tous les véhicules, immobilisation du camion si le boitier ne fonctionne pas,
coût kilométrique, amendes, sanctions pénales ou administratives. Le coût
cumulé des nouveaux péages avoisine, dans certains cas, la marge de
l'entreprise. L'écotaxe produira du chômage.
6
- En cas de panne, perte ou vol d'un équipement embarqué, la procédure est
tellement onéreuse, longue et compliquée que le moindre incident sera catastrophique
pour les transports d'animaux vivants et de produits frais, vitaux pour la
Bretagne. L'écotaxe produira du gaspillage.
7
- Tous les transporteurs revoient actuellement leurs tournées en utilisant des
logiciels d'optimisation. Jusqu'à présent, c'était la distance qu'ils
cherchaient à réduire. Désormais, ce n'est plus la distance mais le coût. La
conséquence sera une augmentation des distances pour éviter les routes
écotaxées. L'écotaxe aboutira ainsi à augmenter l'émission de polluants, ce qui
est le contraire du but affiché. L'écotaxe produira de la pollution.
8
- L'équilibre des territoires est rompu dès qu'il y a des inégalités d'accès.
C'est la raison pour laquelle l'octroi, qui est une taxe d'ancien régime, a été
supprimé par la Révolution française. C'est aussi la raison pour laquelle les
négociateurs du CELIB, dans les années 60 et 70, voulaient pour la Bretagne des
quatre-voies gratuites. Avec le système écotaxe, les villages qui auront le
malheur de forcer un camion en fin de tournée à passer par une route écotaxée
risquent de ne plus être approvisionnés. Les zones rurales seront pénalisées, à
la fois pour la production (les entreprises y seront moins concurrentielles) et
pour la consommation (les coûts d'approvisionnement des ménages y seront plus
élevés). L'écotaxe produira de l'inégalité.
9
- L'écotaxe est liée à la création d'un fichier "Big Brother" de mise
sous tutelle et de surveillance, avec des données à caractères personnels.
Seront inscrits dans le fichier : nom et adresse du redevable, adresse
électronique, numéro de téléphone, coordonnées bancaires, adresse d'envoi des
factures, nom des personnes pouvant disposer du véhicule, Les portiques écotaxe
enregistreront les dates et heures de passage, ainsi que des images faisant
apparaître la totalité de la cabine du véhicule, les points de géolocalisation
associés, la destination. Le fichier pourra être consulté par d'autres
administrations que les Douanes.
10
- Il est prévu de soumettre à l'écotaxe tous les camions de plus de 3,5 tonnes,
qu'ils soient pleins ou vides. La logique "pollueur-payeur" rend
cette barrière de 3,5 tonnes dérisoire. Tous les véhicules à moteur polluent.
La généralisation de l'écotaxe à tous les véhicules -et le flicage à toute la
population- serait la conséquence inévitable de son acceptation aujourd'hui sur
les camions.
11
- L'écotaxe devrait aussi être payée par les camions des pays voisins.
Toutefois, tous les pays du monde n'ont pas de convention de réciprocité ou de
compatibilité dans l'équipement des camions. Les pavillons de complaisance,
comme dans la marine marchande, sont inévitables.
12
- Pour la Bretagne, la mise en place de l'écotaxe aura un sens symbolique très
fort : celui de la soumission des Bretons. L'absence d'octroi puis de péage sur
les routes bretonnes a toujours été revendiquée comme le signe d'une
spécificité bretonne, que certains font remonter à Anne de Bretagne. Admettre
l'écotaxe, c'est admettre que les Bretons n'ont pas leur mot à dire dans
l'administration de leur propre territoire.
En quoi le ras le bol fiscal breton est-il unique ?
Les
progressistes du siècle passé
justifiaient les taxes et les impôts par la redistribution des richesses. Cette
redistribution, opérée par un État impartial et juste, devait corriger les
inégalités liées à l'économie libérale.
Deux
phénomènes, cruciaux pour la Bretagne, viennent mettre à mal cette utopie, et
la transforment en une sombre supercherie.
1
- Le mécanisme a été faussé par des intérêts catégoriels. Après la guerre, la
coalition entre gaullistes et communistes a donné des avantages particuliers
aux catégories qui travaillaient dans les secteurs stratégiques pour le
relèvement de la France. La redistribution a favorisé ceux qui sont proches ou
nécessaires au pouvoir central. Des avantages sociaux et des régimes spéciaux
ont été octroyés aux salariés d'institutions ou d'entreprises qui peuvent
paralyser le pays.
Ce
qui est vrai socialement est aussi vrai géographiquement. La région parisienne
est celle qui bénéficie le plus de la redistribution. On le voit pour
l'écotaxe : la Bretagne est appelée à payer mais ne recevra rien.
L'investissement de l'État dans le ferroviaire chez nous est reporté au-delà de
2030. Au Ministère de la culture, la mise en valeur des patrimoines en régions
ne représente même pas la moitié du budget total du programme Patrimoines. Dans le domaine de
l'architecture, le Grand Paris est
annoncé officiellement comme une priorité. La nouvelle guerre socio-économique,
née de la mondialisation, pousse au renforcement des espaces stratégiques que
sont les métropoles capitales.
La
pression fiscale, dans un pays centralisé, bénéficie à ceux qui sont au centre
et dépossède la périphérie.
2
- Le poids des prélèvements fiscaux favorise les tricheurs. L'économie
souterraine est de 2,5% chez nous alors qu'elle atteint environ 9,9% en moyenne
en France et s'élève à plus de 18,5% du PIB européen[1]. Plus les impôts sont
lourds, plus l'honnêteté devient un handicap, par rapport aux concurrents des
autres régions ou des autres pays.
La
loyauté des Bretons, autrefois envers les chefs religieux, les nobles, aujourd'hui
envers les institutions, est malheureusement un trait culturel et historique,
qui ne peut être corrigé facilement, même par l'éducation. Nous avons une
tendance fâcheuse à nous sacrifier pour les autres.
La
loyauté bretonne, souvent mal dirigée, parfois désastreuse, fait partie de
notre identité. Nous nous sentons bien ainsi. Pour compenser cette infirmité,
nous sommes condamnés à des manières un peu brutales, à l'insoumission, à la
désobéissance civile, à la témérité, éventuellement à la violence.
Ces
comportements nous protègent, mais nous ne devons pas nous en contenter. Les
Bonnets Rouges portent une ambition originale : inventer un monde où la
loyauté ne serait pas un handicap.
Les emplois productifs, une nécessité
La
Bretagne a été ruinée par la monarchie absolue. La première révolte des Bonnets
Rouges, en 1675, marque le début de cette chute. Notre région n'est redevenue
productive qu'après la seconde guerre mondiale. Le partage des terres entre
tous les enfants d'une famille nombreuse ne laissait plus à chacun que des
surfaces insuffisantes. De plus, la France nous demandait de la nourrir au
meilleur prix. Nos paysans sans terre se sont alors tournés vers une
agriculture sans terre, hors-sol.
Celle-ci
ne pouvait qu'être spécialisée et intensive. Autour de cette solution de
fortune se sont construits les services adaptés : usines d'aliment du bétail,
organisations de producteurs, constructeurs de bâtiments d'élevage, abattoirs.
A partir des années 60, les filières se sont organisées pour sécuriser la
production et la valoriser, en transformant le lait en yaourts, les légumes en
plats cuisinés, la viande en morceaux prêts à cuire. Tout le monde s'est mis à
la tâche. Certains des meneurs comme Jean Le Méliner, créateur de Magadur,
étaient des militants bretons. D'autres, comme les patrons de l'Office Central
de Landerneau ou de la CANA d'Ancenis, étaient de tradition conservatrice.
D'autres comme Georges Pérus, directeur d'Unicopa, étaient des marxistes.
Ces
emplois productifs sont aujourd'hui menacés. Pourquoi ? Bien des raisons
peuvent être invoquées. D'aucuns se disputent pour identifier les tares de
l'économie bretonne, dénoncer les responsabilités des uns et des autres,
condamner l'incompétence ou l'appât du gain.
Je
ne discute pas leurs explications et leurs condamnations. Je suis un frère de
celui qui meurt, pas son médecin légiste.
La
Bretagne[2] compte 202 000
entreprises, dont 94% ont moins de 10 salariés[3]. Les patrons de ces
entreprises vivent dans le même monde que leurs salariés. Il ressemble plus à
votre boulanger qu'aux patrons du CAC40, ou qu’aux gestionnaires de sociétés
anonymes. S'ils disparaissent, l'emploi s'effondre. Depuis 10 ans, la moitié
des emplois a été créée dans les entreprises de moins de 20 salariés.
Pour
qu'il y ait des emplois, il faut des entreprises. Mais il faut aussi un marché,
c'est-à-dire un service à rendre à quelqu'un. L'emploi productif est
proportionnel au marché. Ainsi, l'agriculture biologique crée des emplois, mais
seulement en proportion de la consommation de ses produits (2,4% en 2012[4]). D'autre part, les
emplois productifs ne sont pas stables et ne peuvent être gérés comme des
emplois publics. Le risque est partout. En conservant l'exemple de
l'agriculture biologique, il n'est pas sûr que les Bretons fassent le poids
face aux producteurs bios allemands ou asiatiques, ni que les consommateurs
soient fidèles.
Un
pays s’effiloche s'il perd ses emplois productifs. Les emplois administratifs
sont nécessaires pour assurer les services publics. Les emplois subventionnés
sont nécessaires pour assurer la qualité de vie, en entretenant les paysages,
les monuments, la création artistique. Mais tous ces emplois sont assis sur les
besogneux, les anonymes, ceux qui produisent des biens ou des services dans le
secteur marchand.
Nous sommes tous hétéroclites !
Les Bonnets Rouges sont un rassemblement hétéroclite,
dit-on.
Je suis hétéroclite.
J’ai été ouvrier, cadre, chômeur, travailleur indépendant,
chef d’entreprise. Oui, je suis hétéroclite à moi tout seul...
Devrais-je, à chaque changement de classe ou de statut
social, me renier ? Renier mes valeurs constantes, qui viennent sans doute
de très loin ? Renier mon identité, mes convictions, mes amis ? Je ne
l’ai pas fait.
Je suis resté fidèle à tout cela, à mon enfance de fils
d’artisan. Je suis resté fidèle aux fils de paysans et d’ouvriers avec qui je
jouais dans les landes de Plouigneau. Je suis resté fidèle à quelque chose que
l’on pourrait appeler « mon peuple ». Oh, je sais, c’est un tout
petit peuple... Un peuple discret, dur au travail, flamboyant dans les
festivités, fantasque comme son ciel et ses pluies. Ce petit peuple, c’est le
mien.
Mon père s’était engagé en 1939 dans l’armée française, à 19
ans, pour la durée de la guerre qui s’annonçait. Il y croyait. Il était breton,
trop breton sans doute. Un plouc, un Français de seconde zone. Il a été
mobilisé dans la cavalerie nord-africaine, avec d’autres Français de seconde
zone, qui venaient des colonies ou des provinces arriérées. Je conserve encore
la chéchia rouge qu’il portait devant les panzers allemands. Il avait vu tous
les gradés s’enfuir devant l’avance allemande. Je l’imagine, avec son cheval et
son fusil, désemparé devant les tanks allemands, maudissant les donneurs de
leçons. Il a connu cinq ans d’internement en Allemagne.
On accuse les Bretons de scepticisme face aux institutions.
Il y a peut-être une mémoire collective là dessous. Le bonnet rouge, c’est la
leçon tirée de la chéchia rouge…
Aujourd’hui, tout le monde devient hétéroclite. Les jeunes
enchaînent les métiers selon les opportunités. Mon père fabriquait des balais
pour les sols en ciment et en terre battue. Les sols en terre battue ont
disparu. On ne succède plus à son père. J’ai été ouvrier, cadre, chômeur. J’ai
créé une entreprise de nouvelles technologies.
Les patrons bretons sont des parvenus. Bien des ouvriers
sont des déclassés. On ne reçoit plus une classe sociale en héritage. On ne s’y
enferme plus. Le métissage social et la transgression sont entrés dans les
habitudes. Ce sont aussi les nouvelles nécessités.
Les classes laborieuses restent la référence, que l’on soit
ouvrier, paysan, artisan, entrepreneur. Ce sont elles qui créent la richesse,
de façon bien plus incontestable que les nébuleuses « classes
moyennes ».
Les Bonnets Rouges rassemblent les besogneux. J’y entends
battre le cœur de la Bretagne. J’entends battre le cœur de mon peuple. Il bat
bien plus fort que les corporations et les classes sociales abstraites qui font
le miel des idéologues. Ceux-ci nous demandent de croire en leurs catégories,
les unes bonnes, les autres méchantes. Cela rappelle furieusement d’autres
catégories, croyants et incroyants, saints et pécheurs, élus et damnés, qui
étaient celles de nos vieux curés.
J’ai entendu battre le cœur de mon peuple dans les
rassemblements des Bonnets Rouges. J’en ai tremblé de joie.
Les Bonnets rouges vus de l'intérieur
Les
réunions de Bonnets Rouges m'ont toujours étonné sur un point : il n'y a
quasiment pas de dénonciations, si fréquentes dans les réunions politiques
classiques.
Les
Bonnets Rouges rassemblent ceux dont les statuts sociaux ou les régimes de
retraites sont les plus défavorables : paysans, artisans, travailleurs
indépendants, petits patrons, ouvriers du privé, chômeurs. Progressivement, d’autres
viennent les rejoindre.
A
la lutte de classes entre possédants et non-possédants, les Bonnets Rouges
vont-ils substituer une lutte entre les classes précaires et les classes
protégées ? On pourrait s’y attendre. Mais ce n’est pas le cas.
Pour
être socialement protégé, il faut disposer, soit d’une fortune personnelle,
soit d’un statut professionnel avantageux. Les Bonnets Rouges n’ont pas la
dénonciation à la bouche, car ils considèrent que ces situations privilégiées
sont provisoires. Le nombre d’individus que les institutions sont en mesure de
protéger diminue inexorablement. La précarité est devenue une composante de la
vie normale. Les notions de justice sociale et d'égalité ont été usées par les menteurs
et monopolisées par les démagogues. L'idée d'être protégé par une institution
ne vient plus à l'esprit. L'État protège, non pas ceux qui en ont besoin, mais
ceux qui lui permettent de fonctionner. C’est triste, mais inévitable quand
l’argent manque.
La
précarité a donné naissance à une sorte d’indépendantisme social. De plus en
plus de bénéficiaires potentiels d’aides sociales sont réticents à s’engager
dans les démarches pour les obtenir. Bien des explications ont été données à ce
phénomène : ignorance, complication des démarches, refus d'être marqué
socialement comme pauvre, etc. Cet indépendantisme social se rapproche
naturellement de l’indépendantisme politique breton.
Il
y a, dans cet état d'esprit, les germes d'une révolution qui ne ressemblera pas
aux précédentes. Il ne correspond pas à un rêve de richesse, ni de bien-être.
Je ne suis même pas sûr qu’il corresponde à un rêve de liberté. Peut-être
est-ce un rêve de pionnier ; celui de construire une œuvre collective, aux
dimensions de la Bretagne...
La
seconde particularité des Bonnets Rouges est qu’ils sont peu sensibles aux
étiquettes de syndicats ou de professions. Les réunions des Bonnets Rouges
permettent des rencontres très diverses. Ici, tout le monde s’accorde à penser
que les individus valent toujours mieux que les institutions professionnelles
qu’ils sont censés représenter.
La
troisième particularité est qu'ils ne sont pas des opposants. Ils ne se recrutent ni dans l'armée de la droite, ni
dans l'armée de la gauche. Leur but n'est pas de faire perdre un gouvernement
ou un parti. Ce n'est même pas, malgré leurs gwen-ha-du omniprésents, de faire
perdre la France. Leur but est de se donner un futur, ou d’en donner un à leurs
enfants ou petits-enfants. Il y a beaucoup de mères et de grands-mères dans nos
réunions.
La
France moderne s'est figée, non sur des valeurs communes, mais sur des clivages
consensuels. C’est une société de spectacle dont les acteurs sont des
archétypes caricaturaux. Le mouvement des Bonnets Rouges ne rentre pas dans le
cadre de ces oppositions droite-gauche, patronat-syndicat, riche-pauvre,
public-privé, de souche ou non. Le pauvre jeu des clivages justifie et impose
l'immobilité sociale. Il n'est porteur pour nous d'aucun espoir.
L'énigme de la solidarité bretonne
Il
nous faut parler d'une réalité dérangeante. Une réalité qui bouscule
l'aspiration à l'harmonie, à la paix, à l'organisation raisonnable d'un grand
pays. Une réalité qui peut être qualifiée d'antisociale, de perturbatrice. Une
réalité qui ne correspond pas aux vérités d'école primaire.
Cette
réalité, apparue en pleine lumière avec la révolte des Bonnets Rouges, est la
solidarité bretonne. Non pas celle d'une zone définie par l'administration ;
celle d'une zone définie par l'histoire. Ce n'est pas la première fois que
cette solidarité s'exprime.
Ah,
le dépit de nombreux observateurs ! Cette réalité n'est pas inscrite dans leur
logiciel ; donc elle ne peut exister. Tous ces gwen-ha-du lors des
manifestations de Quimper et de Carhaix leur semblaient blasphématoires. Ils ne
peuvent s'expliquer que par une manipulation ou un complot. Le Breton doit
rester un provincial, et les provinciaux sont des individus indifférenciés.
Nous ne correspondons pas au portrait-robot.
La
solidarité bretonne est, pour le Français moyen, une énigme et un danger. Elle
ne peut être dupliquée à toutes les régions françaises. Elle n'a pas
d'équivalent. Qu'est-ce alors qu'une région, si ce n'est pas un sous-ensemble,
une déclinaison, une subdivision administrative ?
L'identité
bretonne est sans doute liée à une histoire, une culture, une langue, une
position géographique, un climat… Peu importe, finalement. Sa particularité
subversive est qu'elle ne se cantonne pas à la sphère privée. Les Bretons
l'installent, de façon naturelle, dans la sphère publique. Et c'est ce qui est insupportable.
La
révolte des Bonnets Rouges illustre à merveille l'approche bretonne de la
sphère publique. Chez nous, elle n'est pas liée à un statut social ou
professionnel, ou à un statut d'élu, mais à un territoire. Nous ne nous
révoltons pas parce que nous sommes personnellement agressés, mais parce que
notre territoire et notre peuple sont agressés.
Mais
voyons, il n'existe pas de peuple breton ! Oh, les Français moyens ont déjà
affirmé par le passé qu'il n'existe pas non plus de peuple algérien. Ils ont
affirmé la même chose partout où ils ont imposé leur pouvoir. En guerre contre
les Serbes, ils ont affirmé qu'il existe un peuple au Kosovo. Laissons-les
décerner des brevets d'existence aux uns et le retirer aux autres. Se
rendent-ils compte que, sur ce sujet, leur avis a perdu de son
importance ? Le dialogue est devenu mondial et les événements nous
départageront.
Comprendre
la solidarité bretonne est un enjeu plus grave pour l'avenir de la France que
pour l'avenir de la Bretagne. Si l'unité républicaine française est
incompatible avec les solidarités populaires, alors la France ne peut se
construire que sur le mensonge et la contrainte. Les Bonnets Rouges veulent
jouer gagnant-gagnant. Mais ce n'est pas aux Bretons de sacrifier une
solidarité qui les grandit à un mythe qui les atomise.
Si
ce n'est pas possible, nos indépendantistes prendront le relais sur les ruines
d'une France qui se sera autodétruite, paralysée par son arrogance et par des
principes d’un autre temps.
Nos frères les paysans
Mon grand père parlait de
cultivateurs, mon père d'agriculteurs. Je parle aujourd'hui d'éleveurs de porcs
ou de légumiers. Ce glissement sémantique est significatif de l'évolution d'un
métier, autrefois vu comme le travail de la terre, puis comme la gestion d'un
espace, enfin comme une activité de production. Toutefois, le terme générique
de paysan se maintient. Il est même revendiqué comme un refuge rassurant
contre le temps qui passe, contre les technologies envahissantes et contre le
flou qui entoure désormais la fonction sociale des travailleurs de la terre.
Le paysan a toujours eu
un rôle productif. Pour survivre, l'humanité doit se nourrir. « Donnez-nous notre pain quotidien »
est la prière pathétique qui traverse les millénaires. Ceux qui ont pour rôle
de produire la nourriture de tous surveillent gravement les troupeaux et les
récoltes. Ils savent leur importance. Ceux qui exercent un autre métier
redoutent la défection, la désertion, le pouvoir du paysan. La Révolution
française a exprimé cette crainte de la façon la plus brutale. Le personnage
qui préoccupe le sans-culotte citadin, c'est le pourvoyeur de nourriture qui,
en ces années de mauvaises récoltes et de troubles sociaux, pouvait le tuer par
la famine. Il fallait conjurer, à travers le mythe négatif de l’accapareur ou
du chouan, une revendication terrifiante : le droit des paysans à la liberté.
Celle de conserver leur maigre récolte pour nourrir leurs propres enfants,
avant de nourrir les cités. Crime contre l'autorité. Crime contre le peuple
français. Crime contre la ville.
La défiance envers le
paysan a pris aujourd’hui une autre forme. L’organisation de la production
alimentaire est une arme redoutable. La famine s’est éloignée de l’Europe de
l’Ouest, mais un pouvoir paysan est toujours ressenti par le bourgeois comme
une menace. Menace pour sa santé, son cadre de vie, sa tranquillité, son
plaisir, son environnement. Menace surtout pour la hiérarchie sociale et
culturelle, qui donne aux habitants aisés des métropoles une importance qu’ils
ne veulent pas perdre.
Essayons d'imaginer ce
que pourrait être le paysan du futur, celui qui survivra après l’épisode actuel
de la consommation de masse.
Le paysan breton du XXIe
siècle continuera à vendre des matières premières alimentaires, sans doute dans
le monde entier. Il en a le savoir et l'infrastructure de production.
Si on en croit les
agriculteurs allemands, dont une partie du revenu vient de la production
d'énergie, l'agriculteur breton vendra du gaz et de l'électricité. Le marché le
plus prometteur, mais actuellement interdit, sera le marché local.
Il vendra aussi des
services de déneigement, d'entretien des fossés, d'épuration. Il en possède les
outils et les techniques.
Il vendra aussi de l'air
pur, du repos, des paysages, de la nature. L'acheteur de ces utilités sera le
citadin stressé. Le moyen de faire payer ces biens à un acheteur arrogant n'a
pas encore été trouvé.
Le paysan breton vendra
peut-être une connaissance concrète du vivant, un art du temps, un
apprentissage au monde sensible. Il en a la capacité, l'héritage et
l'expérience. Il en rêve sourdement. La demande existe et pourrait devenir
essentielle.
Localiser les décisions
Le verbe « localiser » a
longtemps appartenu à un vocabulaire militaire. L'art de la guerre impose de localiser
les troupes et les installations ennemies. Dans l'inconscient du soldat, localiser et neutraliser étaient les deux séquences fondamentales de la guerre
de position.
Au fil du temps, les
guerres de position se sont démodées. Les séquences de localisation et de
neutralisation sont devenues insuffisantes dans les conflits modernes. Elles
ont perdu leur suprématie par rapport à d'autres actions comme démoraliser,
diviser, intoxiquer, isoler.
Depuis quelques années,
le verbe « localiser » est devenu populaire chez les utilisateurs de
GPS. Cette opération est du ressort exclusif des machines et des satellites,
pour déterminer où se situe une destination, un ami, un client ou un
restaurant.
Le verbe localiser rejoignait ainsi le verbe délocaliser, apparu avec la
mondialisation, dans son acceptation d'opération mécanique, en dehors d'une
responsabilité humaine identifiée. Le GPS localise votre destination sans que
vous osiez le contester. La délocalisation, elle aussi, nous est présentée
comme une fatalité. On délocalise, non pas parce quelqu’un l'a voulu, mais
parce que les circonstances l'imposent : les salaires sont moins chers ici, le
marché plus prometteur là.
« Penser global, agir local » est très à la mode chez les bobos,
bourgeois-bohèmes, sympathiques et prétentieux. « Penser local, agir global » leur répondent les lilis, libéraux-libertaires, concrets et
ambitieux. Qui a raison et qui a tort ? Les positions idéologiques, très en
vogue au XXe siècle, s'effacent devant l'appel du lieu de vie, devenu l'écrin
indispensable de la mémoire, de l'imagination et de l'intelligence. Se
localiser, pour le bobo, c'est atterrir quelque part. Pour le lili, c'est un
point de départ.
Une chose est sûre : nous
sommes de moins en moins des indigènes.
Nous voulons être reconnus comme des «
locaux ». Aujourd'hui, même le Parisien se revendique d'un quartier, d'un
immeuble, d'un coin sympa, fût-ce
celui d'une résidence secondaire. Le localisme est à la mode. Le locavore est celui qui mange les
produits du cru, nouvelle tendance de l'écologie gastronomique, après le bio et l'authentique.
Le glissement de
l'indigène vers le local engendre au
moins deux conséquences. La première est que le Breton de la diaspora passe du
soupir du déraciné à la richesse culturelle du bilocalisé. Le bilocalisme est
ce qui reste de la double nationalité quand les papiers administratifs ne font
plus partie des préoccupations.
La seconde conséquence
est que le Breton s'émancipe de son lien avec la Bretagne de race ou de souche.
La généalogie, c'est la mauvaise fée qui s'est penchée sur le berceau du
nationalisme breton. Elle s'est penchée aussi sur le berceau du nationalisme
français, en faisant bien plus de dégâts. Ce nationalisme, répandu autant à
gauche qu’à droite, se cache sous différentes appellations. Il s’inscrit dans
la tradition jacobine d’unité citoyenne imposée. Encore aujourd’hui, ses
fidèles chantent le cantique du sang impur.
Relocaliser…
L'autonomiste y perd un peu son latin, mais y retrouve, sous des habits neufs,
certains des rêves qui l'ont bercé. L'utopie semble avoir rajeuni. Ce qui
s'énonçait autrefois avec le sérieux de la maturité politique s'exprime
désormais par la fantaisie et avec l'énergie brouillonne de l'adolescence.
L'étouffement par la légalité
« L'État a rendu les peuples superflus » (Friedrich Sieburg)
Les normes ont rendu
superflu le sens des responsabilités. Le remplacement de la conscience
professionnelle par les normes et les contraintes administratives a certes
permis de limiter les abus. Mais la responsabilité n'existe plus que
négativement, comme un défaut d'application des normes. La conformité à la
législation prime tout, y compris sur le sens du bien commun. L'innovation, la
créativité sont devenues des agressions et des transgressions.
L'abus de normes dégrade
la démocratie en bureaucratie. L'avantage concurrentiel d'une entreprise ne
réside plus dans sa capacité d’innovation, mais dans son service juridique.
Dans nos campagnes bretonnes, la religion de la norme se répand à travers des milices
environnementales, qui se flattent d'une « stratégie contentieuse »[5]. Leur action est particulièrement efficace sur les personnes les
plus vulnérables, qui n'ont ni les moyens intellectuels, ni les moyens
matériels de se défendre. Elle se fait aussi au détriment des projets
écologiques d’avenir, constructifs ou innovants.
Quand ce n'est pas une
des 400 000 normes françaises devant lesquelles on nous demande de nous
prosterner, c'est la Constitution française de 1958. Voilà bien un bouquet de
principes qui a la fragilité cassante d'un bouquet sec. C'est du mort qui
ressemble à du vivant. A chaque fois qu'on exhibe la Constitution, c'est pour
interdire quelque chose. Pour éteindre un débat. Pour refouler une aspiration.
Ce vieux texte militaire et complètement has
been, rafistolé de partout, ne porte aucune des valeurs qui permettront de
construire le nouveau siècle. Tout le monde le sait. Alors, pour ne pas risquer
le ridicule universel, on n'en fait pas un objet de débat. On la sort de temps
en temps du tabernacle de la République. On l'exhibe rapidement. On demande le
silence. On exige des fidèles qu'ils s'agenouillent et qu'ils baissent les
yeux. On espère que les peuples du monde s'abstiendront de faire des
commentaires déplaisants ou moqueurs.
Le mouvement des Bonnets
rouges ne partage pas l'idolâtrie ambiante pour la légalité. Face au blocage
social créé par la montagne de normes et de contraintes administratives, deux
voies sont possibles :
1 - Supprimer les normes
inutiles. Une telle suppression ne rentre pas dans la même logique que leur
création. La création d'une norme est un acte d'autorité. La suppression ne
peut passer que par l'expérimentation, suivie par la constatation d'une
amélioration. Un tel processus peut être très long, sauf si l’application peut
se faire localement. Ainsi en Hollande, lorsqu’un conflit entre agriculteurs et
environnementalistes aboutit à un blocage, la réglementation générale est
suspendue dans la zone concernée, avec des inconvénients pour tout le monde,
jusqu’à ce que les parties en présence trouvent une solution consensuelle.
2 - Etudier les
contraintes que se donnent volontairement ceux qui travaillent au noir,
c'est-à-dire ceux qui sont hors normes,
lorsque les clients sont satisfaits et lorsqu’ils respectent l'environnement
naturel et humain. Cette démarche heurte le respect de « l’état de
droit ». Mais peut-être, pour éviter l'étouffement, faudra-t'il, un jour,
en passer par là.
Le principe d'expérimentation
Dans la nature, lorsque
l'environnement évolue, un organisme qui ne peut explorer toutes les voies
d'adaptation possibles est voué à disparaître, à moins d'être protégé par une
puissance régulatrice.
La France est confrontée
à la fois à des grappes d'innovations, à des crises économiques et financières,
à une concurrence globale. La dette de l'Etat et des institutions empêche ces
dernières de jouer un rôle de protection aussi déterminant que par le passé.
Les forces vives ancrées dans les territoires doivent disposer de moyens non
financiers leur permettant d'explorer elles-mêmes leurs voies d'adaptation.
Le principe
d'expérimentation consiste à accorder un corridor réglementaire
et des moyens légaux
permettant de vérifier des hypothèses
de gains économiques,
sociaux ou environnementaux.
Le principe d'expérimentation
peut s'appliquer dans les cas suivants :
q Lorsque des évolutions
nécessaires ne peuvent trouver de solutions économiquement, socialement ou
écologiquement acceptables dans le cadre de la législation en place ;
q Lorsqu'un dommage pour
les générations futures pourrait être évité par une solution non prévue par la
législation actuelle ;
q Lorsqu'une activité
économique cherche des manières de se redéployer de façon durable et que les
dispositions l'en empêche ;
q Lorsque le développement
ou la cohésion d'un territoire peut être consolidé par une nouveauté
sociétalement acceptable, bien qu'incertaine et imprévisible dans toutes ses
conséquences.
q Lorsque 5% de la
population du territoire concerné par le corridor réglementaire aura exprimé sa
volonté par pétition ou 50% par référendum.
Caractères généraux d'une
expérimentation :
q La taille de
l'expérimentation doit être proportionnelle à l'objectif identifié ;
q L'expérimentation peut
être impulsée, dirigée et contrôlée par toute structure, entreprise ou
association acceptée pour diriger l’expérimentation par l'autorité publique
pertinente ;
q Au directeur
d'expérimentation, l'autorité publique pertinente donne pour interlocuteur un
sous-préfet à l'expérimentation ;
q Une expérimentation est
limitée dans l'espace et dans le temps ;
q Une expérimentation ne
doit pas provoquer de dommages irréversibles aux populations, aux structures ou
à l'environnement ;
q Les objectifs et les
résultats d'une expérimentation doivent pouvoir être chiffrés ou estimés de
façon rationnelle ;
q Lorsqu'une
expérimentation atteint ses objectifs, l'extension de la dérogation
réglementaire doit pouvoir s'inscrire de façon durable dans la réglementation
ou la législation concernée ;
q L'expérimentation peut
être spécifique à un territoire, une entreprise, une association, un
laboratoire. La spécificité n'est pas une tare.
Faut-il s'interdire la violence ?
Les
Bonnets rouges usent épisodiquement de violence. Certains portiques écotaxe ne
s'en sont pas relevés. Un portail de sous-préfecture a gardé quelques
cicatrices.
Il
y a un siècle, les politiciens se provoquaient en duel. Les enfants de l'école
publique se battaient contre ceux de l'école libre. Entre 1939 et 1945, les
passions violentes se sont déchaînées. Après la guerre mondiale vinrent les
guerres d'Indochine et d'Algérie. Ceux qui avaient tué ou avaient été tués
étaient des héros. A la maison et à l'école, on ne lésinait pas sur les fessées
et les gifles. Des années 60 jusqu'aux années 2000, des attentats ont illuminé
les nuits bretonnes.
Aujourd’hui,
les Français ont perdu le goût de la violence. Ils sont prêts à sacrifier
beaucoup de choses à leur tranquillité et à leur confort. Peut-être même leur
liberté.
Il
y a plusieurs sortes de violences. Celle du dominé est liée à la perception
d'une inertie désespérante du pouvoir en place. La fin des attentats en
Bretagne correspond à une modification de perception que les Bretons ont de
l'État français. Bousculé par les crises, miné par la dette publique, celui-ci
apparaît désormais comme un ogre malade.
Chez
le conquérant, l'abandon de la violence physique correspond au passage du
statut de vainqueur à celui de dominant. Pour qu'elle soit durable, la
domination nécessite des solutions non sanglantes, que l'on nomme par analogie violences morales. C'est la privation
d’un avenir collectif. Chez les populations colonisées, la démolition du passé
conduit à une incapacité de construire le futur. Quand les racines sont
coupées, les étoiles s'obscurcissent. Phénomène étrange et inquiétant, annonciateur
de chaos, dans un monde où la finance et les marchandises prétendent guider
l’avenir de l’humanité.
Entre
violence physique et violence morale, il existe des voies de dégagement. La
violence verbale a les faveurs de certaines communautés pour qui l'expression
orale est importante. D'autres choisissent la violence contre eux-mêmes par
suicide, alcoolisme ou auto-dégradation. Les Bretons empruntent volontiers
cette dernière voie. Ils ne sont doués ni pour la violence verbale, ni pour les
jeux pervers du dominant. Sans doute leur histoire leur a-t-elle fait perdre à
la fois le goût de s'exprimer et l'habitude de dominer.
Ce
handicap étant établi, la Bretagne gagne-t-elle à refuser la violence physique
? Elle y perd un mode d'action ancien sans en maîtriser un nouveau. On peut
néanmoins comprendre nos compatriotes. L'abandon de la violence physique est un
enjeu de civilisation. L'abolition de la peine de mort est emblématique de ce
renoncement. Mais il ne faut pas tout confondre. Ce n'est pas un enjeu de démocratie.
Bien des démocrates, à commencer par les Résistants de 1940-44, ont utilisé la
violence.
Les
Bretons se veulent démocrates. Mais ils veulent d'abord montrer qu’ils sont
civilisés. Sont-ils mieux respectés ? Y gagnent-ils autre chose que le confort
fade et provisoire de la soumission ? Je n’en suis pas sûr.
Les
Bonnets Rouges ne s'interdisent pas d’user de violence, contre un portail de
préfecture ou un portique écotaxe par exemple. C'est la violence contre les
choses. Elle permet de tenir en respect ceux qui font violence aux hommes et
aux femmes de ce pays.
Jean-Pierre
Le Mat
Remerciements :
[1]
http://www.visa-europe.fr/fr/info_presse/actualites/actualites/2013/la_crise_economique_incite_les.aspx
[2] Bretagne historique et non Bretagne
administrative à 4 départements (138 000 entreprises)
[3] Insee Bretagne. Octant Analyse N°47. Avril
2013.
[4] Selon
http://www.agencebio.org/la-bio-en-france
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